Harry Gruyaert – la couleur comme inspiration

Lorsque j’ai commencé dans la photographie, j’ai très vite été attiré par les qualités artistiques évidentes du noir et blanc. J’appréciais la photographie couleur, mais à part mon abonnement au National Geographic et la possibilité d’admirer les magnifiques photos prises de par le monde, je pensais que la couleur ne servait que pour les travaux de commandes, et ce medium ne m’inspirait guère pour exprimer ma créativité.

Le souci, avec la photographie couleur, c’est qu’à la différence du monochrome, elle fixe la réalité plus ou moins telle que nous la voyons ; comment, dès lors, parvenir à un résultat réellement original et personnel ? C’est alors que j’ai découvert le travail du photographe belge Harry Gruyaert. Un de ses clichés en particulier a chamboulé ma conception de la façon dont un objectif peut capter le monde qui nous entoure.

Commemoration of the Battle of Waterloo, Belgium, 1981. Photo © Harry Gruyaert/Magnum

J’ai été littéralement subjugué par cette photo, dont la puissance visuelle, la force de la composition, de la couleur et de la lumière, m’ont poussé à m’interroger sur ce que j’avais sous les yeux. Avant toute chose, j’adore le côté absurde et incongru de cette image – typique du don de Gruyaert pour saisir l’instant et juxtaposer dans une même scène différents éléments n’ayant aucun rapport logique entre eux. Ainsi, la voiture jaune au centre de la photo ressemble presque à une erreur, et pourtant, c’est bien elle qui assure la cohérence de l’ensemble et souligne l’étrange relation entre deux mondes différents – l’opposition entre une fière histoire militaire et la banalité du quotidien actuel. La perspective est très originale ; le sens du cadrage propre à Gruyaert amplifie la force graphique de l’image. L’alignement entre la silhouette la plus proche de nous et le mur de la maison en arrière-plan, associé à l’effet noir sur noir, brouille la perception de la distance et de la profondeur, si bien que le photographe obtient quasiment un effet de collage où les silhouettes auraient été découpées et différentes images assemblées.

J’apprécie et admire surtout la façon dont Gruyaert utilise les couleurs non seulement comme un élément parmi d’autres du processus photographique, mais presque en tant que sujet en soi. En outre, il sait parfaitement saisir la lumière lorsqu’elle est particulièrement intéressante, ce qui met en valeur la richesse et la complémentarité des couleurs et finit par transformer un simple instant de vie en un véritable tableau.

Beach at Fort Mahon, Picardie, France, 1991. photo © Harry Gruyaert/magnum

Le sens de l’observation hors du commun de Gruyaert, sa sensibilité esthétique, sa façon de montrer les gens comme des silhouettes isolées, son regard graphique, ses compositions si fines et sa capacité à se servir de la couleur comme d’un moyen pour rendre l’ordinaire un peu moins ordinaire : tout cela a constitué un ensemble d’influences non négligeables dans le développement de ma propre évolution en tant que photographe.

Flanders regions, Belgium, 1988. photo © Harry Gruyaert/Magnum

Comme Gruyaert, je ne me considère pas vraiment comme un reporter d’images créant une série de photos sur un thème unique, mais plutôt comme un photographe ayant foi dans le pouvoir que chaque cliché recèle par lui-même, qui met en valeur la qualité inhérente du medium pour transcender la réalité par la créativité et exprimer ainsi une vision du monde extérieur.

Ci-dessous, deux photos que j’ai prises il y a une dizaine d’années au carnaval de Nantes, et qui sont clairement sous le signe de la vision de Gruyaert. Enfin, je terminerai avec une photo de plage également influencée par sa maîtrise de la couleur et de la lumière.

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