Une petite voix qui porte loin

Peut-être est-ce lié au fait que nous possédions tous deux des noms monosyllabiques, ou à celui que nous ayons essayé de promouvoir l’idée de la photographie de mariage documentaire dans les années 90. À moins qu’il ne s’agisse de notre passion commune pour le cricket et Steely Dan (choses que nous avons découvertes en devenant amis sur Facebook), ou encore de son sens de l’humour assez versé dans l’autodérision. Toujours est-il que, depuis longtemps, j’ai senti une sorte d’âme sœur en la personne de Ben Smith.

Il existe toutefois une raison plus profonde et plus personnelle au fait que, en mars de cette année, j’aie décidé d’aller rencontrer à Londres ce photographe spécialiste du portrait et du documentaire. Il y a quelques années de cela, j’ai traversé ce que l’on appelle communément la crise de la quarantaine. J’étais perdu, me sentais nul en tout, j’avais craqué sur une mission et perdu toute confiance en moi. Heureusement, la famille et les amis proches étaient là pour me soutenir. Ce fut une chance mais, du point de vue de mon métier, je pensais toujours n’être arrivé à rien et, pendant plusieurs mois, je suis resté incapable de reprendre un appareil-photo.

C’est alors que, presque par hasard, je suis tombé sur un podcast de l’émission A Small Voice (une petite voix). Le photographe interviewé était Harry Borden. Depuis lors, je suis fan de ce programme, que j’ai hâte de retrouver tous les quinze jours. Je suppose que, grossièrement, le fait d’écouter ces divers photographes « à succès » raconter leur vie et leur processus créatif m’a fait l’effet d’une sorte de thérapie. On y comprend rapidement que le doute, les hauts et les bas, le fait de trouver un style personnel, d’associer carrière artistique et de quoi faire bouillir la marmite au quotidien, tout cela à la vitesse déroutante de l’ère digitale, sont des problèmes universels qui concernent tous les conteurs de l’image, qu’ils soient célèbres ou non. Cela paraît évident, et pourtant, il est rassurant de le redécouvrir par soi-même.

Partant de là, je me suis aussi intéressé à l’histoire de Ben.

Pourquoi avait-il lancé ce projet de podcast ? S’agissait-il d’un choix ou d’une nécessité ? Travaillait-il encore comme photographe ? Comment le fait d’interviewer les gens que nous admirons tous chez Magnum, par exemple, l’aidait-il à structurer sa propre carrière ? Où allait-il avec ces podcasts ? Le savait-il seulement ? Était-ce important pour lui ?

Nous avons discuté pendant un peu plus d’une heure, et la conversation nous a emmenés sur ces sujets ainsi que bien d’autres, plus ou moins liés.

Ben est très franc sur ce qu’il considère comme ses erreurs personnelles, et regrette d’avoir mal jugé l’importance de travailler assidûment en tant que photographe éditorial ou commercial, avec la satisfaction du travail bien fait. Il avoue avoir parfois dédaigné certaines tâches moins valorisantes, et reconnaît désormais « qu’il est formidable d’être payé pour prendre des photos ; on ne devrait jamais prendre cela pour acquis ».

Il est possible que cette ancienne insouciance sur les questions d’argent, associée à un dédain mal placé envers les missions peu intéressantes du point de vue artistiques ainsi qu’à une certaine réticence à aller chercher le client, aient fait dévier les ambitions de Ben en tant que photographe ; mais son ouverture actuelle – je dirais même sa vulnérabilité – s’est avérée extrêmement payante dans le medium du podcast. Elle lui permet d’instaurer une véritable intimité avec ses invités, qui va bien au-delà de la discussion sur les aspects techniques permettant de faire de belles photos. A Small Voice a donné à Ben « l’excuse pour rencontrer des personnes que je n’aurais jamais eu l’occasion de rencontrer autrement, et de me faire de bons amis en même temps. Sans vouloir paraître trop fleur bleue, j’ai désormais l’impression de faire partie d’une famille ; et c’est un désir humain fondamental que celui d’appartenir à une tribu. »

A Small Voice a fourni à Ben une structure qui lui manquait auparavant. La discipline de produire une émission toutes les deux semaines. La confiance nécessaire pour solliciter des photographes de renom. Le plaisir et la motivation de développer son savoir-faire : « Cette tâche nécessite des tas de micro-compétences. On apprend, entre autres, à susciter des réponses intéressantes, à faire ressortir le thème dominant du podcast, etc. Tout cela est passionnant. »

Il semble donc que Ben ait trouvé sa vocation, même s’il confirme ne pas avoir abandonné la photographie pour autant. Il est heureux de laisser A Small Voice suivre son petit bonhomme de chemin et se fie en cela à son intuition. Cette confiance s’est récemment révélée payante lors d’un accord de sponsoring avec le Charcoal Book Club, et Ben cherche actuellement d’autres moyens et partenaires pour financer son projet, en plus des dons de particuliers qui lui permettent de couvrir ses frais de café et de tickets de bus – ce qui n’enlève rien à leur valeur !

Comme Ben, j’ai le sentiment d’avoir trouvé un nouvel élan dans ma carrière ces dernières années. J’ai pu définir ce que je fais le mieux et ce qui me procure le plus de plaisir, et je perds désormais moins de temps à me comparer aux autres. M’abonner à ce podcast m’a vraiment aidé à me forger cette nouvelle confiance en moi… alors merci, Ben !

Dans le monde d’aujourd’hui, saturé d’images, où le bruit des réseaux sociaux peut être assourdissant, une heure de calme en compagnie de cette « petite voix » me paraît incontournable pour réaffirmer les valeurs cruciales en matière de photographie, que nous parlions des images elles-mêmes ou de ceux qui les font.

À un moment, j’ai pris note de toutes les anecdotes, citations ou maximes que je pouvais glaner en écoutant les différents photographes invités par Ben.

Deux en particulier ne m’ont plus quitté :

« Finissez ce que vous commencez » – David Alan Harvey

« — Qu’est-ce qui continue de vous motiver ? » – Ben

« — Prendre des photos. Quand je ne prends pas de photos, je déprime. » – Rena Effendi

 

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