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Steve McCurry – authenticité et recherche de la perfection

Old Delhi Station, India, 1983. photo © Steve McCurry

Old Delhi Station, India, 1983. photo © Steve McCurry

A peu près à la même période l’année dernière, le monde de la photographie était sérieusement secoué. L’un de ses professionnels les plus célèbres, Steve McCurry, travaillant régulièrement pour National Geographic et membre de longue date de la prestigieuse agence Magnum, connu surtout pour son image de la fille Afghane, était accusé de manipuler ses images.

Lors d’une exposition en Italie, on a découvert que l’une de ses photographies avait fait l’objet de l’utilisation (assez mauvaise) de photoshop dans le but de retirer quelques éléments non souhaités. Une certaine frénésie apparût alors sur internet alimentant le fait que d’autres photos aient été altérées pour les rendre plus claires, plus propres, plus attrayantes.

L’écrivain de renom Teju Cole, qui a déjà accompagné d’autres photographes dans l’écriture de leurs histoires, poussa encore plus loin en critiquant sa vision magnifiée, aseptisée de l’Est, rejetant ses images comme étant trop parfaites. La chasse était ouverte, soudainement tout le monde attaquait McCurry, jusqu’à remettre ses qualifications en question, et suggérait qu’il mettait souvent en scène ses photos, utilisant ses amis ou des contacts pour créer des images qui ressemblent à des images de reportages.

McCurry n’arrangea rien lorsqu’au départ il essaya de rejeter la faute sur le travail bâclé d’un assistant, et qu’ensuite il décida de se re-définir comme un narrateur visuel. Ce qu’il insinuait n’était pas clair, ni le fait qu’il ne s’excusait pas d’avoir trompé ses nombreux fans. Ces critiques d’une approche trop esthétique ont définitivement entaché sa réputation, et il semble faire profil bas depuis.

Moi même j’étais choqué car j’étais (et j’essaie de l’être encore) un fan de McCurry. J’ai toujours admiré l’apparente simplicité de son travail. D’un certain côté, ses photographies de lieux exotiques ne sont pas plus que des cartes postales idéalisées. Mais sur un plan plus profond, ses photos ont toujours montré plus que ça : il y a plus de sophistication et de complexité que ce que le premier regard laisse penser. Sa photo d’une mère et son enfant qui mendient à la fenêtre d’un taxi à Bombay en est la parfaite illustration.

Bombay 1993. photo © Steve McCurry

Bombay 1993. photo © Steve McCurry

Sa vision de la photographie, basée sur des compositions classiques précises avec de belles lumières et couleurs, et une recherche de la perfection artistique, m’attire beaucoup.

Les débats sur le travail de McCurry résonnent bien au delà du domaine du photo-journalisme. Ils sont tout autant pertinents dans les domaines de l’éditorial, du mariage ou de la photographie de rue, pour ne citer que ceux là. Qu’est ce que l’authenticité ? Et doit elle être un critère vertueux définissant toutes nos pratiques photographiques ?

Sri Lankan Fisherman, 1995. photo © Steve McCurry

Sri Lankan Fisherman, 1995. photo © Steve McCurry

L’ère digitale a saturé le marché de la photographie. Dans ce milieu toujours plus compétitif, où l’accent est mis sur le fait de récolter des awards et d’avoir le plus de visibilité sur les réseaux sociaux, il semble qu’il y ait une pression grandissante pour la production d’images parfaites qui raviront les clients et seront immédiatement saluées par nos pairs.

En réalité, combien de ces images sont réellement ce qu’elles paraissent, prises sur le vif ! Combien ont été plus ou moins mises en scène ?

Dans ce qui suit j’ai examiné comment mon propre travail participe à ce débat. Doit-on privilégier la réalité au détriment de tout le reste, ou bien faire preuve de nos talents pour obtenir la meilleure image possible qui contentera le client au sacrifice d’un petit degré d’authenticité ?

Lorsque, dans un reportage mariage,  j’ai pris la photo ci -dessous (que l’on peut comparer d’un point de vue graphique avec la photo de gare de McCurry), j’avais déjà vu le potentiel de ce genre d’images l’année précédente alors que je photographiais l’union de la soeur du marié. Je savais qu’avec une bonne météo, j’obtiendrais de superbes couleurs à la tombée du jour, avec la lueur chaleureuse des bougies en opposition au bleu froid et paisible du lac et du ciel. J’étais en train de photographier le paysage lorsque des silhouettes entrèrent dans ma scène, profitant également de la beauté du moment. J’ai pris une ou deux images, mais j’ai vite compris que je n’obtiendrai pas ce que je cherchais vraiment. En travaillant en basse lumière à main levée, j’avais besoin que les silhouettes restent le plus immobiles possible pour obtenir une image suffisamment nette. Les trois personnes étaient plus ou moins déjà placées comme elles le sont sur l’image, mais je suis tout de même intervenu pour légèrement améliorer l’espacement entre elles et diriger leurs attitudes.

Mariage de Justine et Matthieu, Soustons, le 30 mai 2015, photo Tim Fox

Finalement j’ai pu obtenir ce que je considère comme une image « parfaite » et j’en étais assez fier. Est-ce que le fait que je sois intervenu, dégrade la qualité intrinsèque de cette image ? Je ne pense pas, car cela demande aussi des compétences photographiques de visualiser ou re-jouer une scène dans laquelle tous les éléments visuels et esthétiques s’unissent de la meilleure façon qui soit. Après, c’est une question de dosage pour que l’image paraisse naturelle et non mise en scène. Voilà sûrement un point de vue subjectif : d’autres personnes avec des expériences et des connaissances en photographie différentes seront d’un autre avis.

Si je compare ces silhouettes avec l’image suivante prise lors d’un mariage, les chasseurs et leurs cors, la principale différence réside dans ma non intervention, alors que je trouve l’image parfaitement composée. Je me suis simplement placé au bon endroit, et tout a pris sa juste place, avec les trois petites filles aux fleurs parfaitement alignées au centre de l’image, et personne pour venir déranger l’unité et l’ordre de l’image finale.

Enfants d'honneur et cors de chasse-©Tim Fox

Y- a- t’il malgré tout une différence entre les deux images en terme de qualité photographique et de valeur ? D’un point de vue personnel, il y a sans doute une satisfaction plus grande en tant que photographe d’être capable de capturer la réalité d’une façon spontanée, mais en terme de force de l’image et de capacité à satisfaire un client potentiel, les deux images ont probablement la même valeur.

La photographie ci- dessous, issue d’une exposition et d’un livre pour ma ville, illustre un autre exemple de ce débat autour de l’authenticité et de l’impact visuel. Je suis arrivé devant la boulangerie juste au moment où cette jeune femme décontractée en sortait, et j’ai essayé maladroitement de saisir l’instant. Trop tard ! Je trouvais trop belles la concordance des couleurs et l’ambiance générale de la scène pour passer à côté, alors j’ai demandé à mon sujet de reproduire ce moment, et après quelques prises, j’ai obtenu ma photo ! Le fait qu’elle regarde l’objectif me trahit peut- être un peu, mais je crois que son posture permet de penser que c’était un moment sur le vif. Le temps que j’ai pris pour rejouer la scène m’a permis de créer une image plus forte que celle que j’aurais obtenu initialement.

Girl in yellow outside boulangerie-Vertou, photo Tim Fox

J’aimerais à nouveau comparer deux images issues d’un mariage récent.

Dans la première photo en couleur, les trois demoiselles d’honneur et la mère sont harmonieusement placées autour de la mariée, l’image est chaleureuse, la robe est bien présentée, la lumière est interessante et l’ensemble est esthétiquement plaisant. Je me suis servi de mon expérience pour construire cette image, parce que je me sentais à l’aise avec ces gens. L’image finale fonctionne bien et peut tout à fait passer pour un moment sur le vif. Dans un sens, c’était un vrai moment, car on ne peut pas créer ce genre d’expressions. Mais pour être honnête, cette image reste une image partiellement mise en scène.

Louisa & Alistair_261_web

Toutefois, une fois la mariée déplacée près de la lumière, j’ai remarqué un nouvel angle de vue, photographiant au travers du garde corps d’un escalier. Alors que je cadrais mes images, elle s’est mise à regarder par la fenêtre et à voir les invités arriver. A ce moment là, j’ai capté un moment plus authentique et des expressions sans aucun doute plus spontanées, et je pense que l’angle est plus original et créatif que pour la première image. Néanmoins, aucune d’entre elles n’aurait été possible sans mon intervention, déplaçant les gens à l’endroit le plus photogénique de la pièce.

Louisa & Alistair_267_web

Steve McCurry se défendait en décrivant la différence entre un photo-journaliste et un narrateur visuel, expliquant que cette dernière définition correspondait mieux à son approche actuelle du travail photographique. Cette défense n’a pas bien fonctionné avec les puristes, la considérant hypocrite au regard de la façon dont il se présentait auparavant.

Mais il n’est pas le premier, et ne sera pas le dernier, confronté à ce dilemme à présenter la réalité comme un fait établi ou à illustrer une vision de la réalité en accord avec un point de vue esthétique et personnel, avec à notre portée tous les outils de photographie et de post traitement.

Alors que nous apprécions tous le pouvoir de la photographie de résumer une réalité dans l’espace d’une fraction de seconde, l’art de la photographie n’est il pas également de rendre les choses plus belles ?

Sans aucun doute, dans l’ère du digital, nous sommes devenu légèrement obsédés par la recherche de la perfection. Nous voulons toutes nos images parfaitement nettes, des peaux parfaites, des lumières éblouissantes, des couleurs magnifiques, des compositions géométriques. Ce n’est pas la vrai vie ! Les attentes des clients et les prix de photographie risquent de devenir la norme si on ne permet pas quelques imperfections.

Il n’y a souvent qu’un pas entre privilégier l’impact esthétique d’une image et respecter la réalité d’une situation.

Steve McCurry sera probablement détruit pour toujours, dans une certaine mesure, par le fait qu’il ait présenté sous un faux jour les scènes qu’il a photographiées. Une comparaison avec le monde du Football serait l’histoire de Thierry Henry qui contre l’Irlande, toucha le ballon d’une main pour marquer un but crucial lors d’un match de qualification de la Coupe du Monde. Les enjeux étaient énormes, mais peu importe : il a triché, et il le savait. Cela n’enlève rien au fait qu’il était un footballeur incroyable et très bon buteur. De la même façon, McCurry reste un photographe d’envergure internationale. L’image ci dessous choisie par Martin Parr, l’actuel président de Magnum, parmi les meilleures images de l’agence en 2016, est un grand classique de McCurry. Les couleurs, les placements des personnages dans le cadre, le moment du déclenchement, tout est parfait selon moi.

Afghanistan 2016. photo © Steve McCurry

Afghanistan 2016. photo © Steve McCurry

Sa popularité et son succès font que McCurry n’est pas aimé de tous. Comme les peintres impressionnistes, les photos de McCurry peuvent paraître trop accessibles, et les sujets pas assez profonds pour refléter la complexité de la vie d’aujourd’hui. Son style a été beaucoup imité, mais personne ne prend des photos comme lui. A tous ses détracteurs, je réponds qu’il y a toujours une place pour la recherche de la beauté et de la perfection, tant que cela ne devient pas un but en soi.

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