Faites le vide dans votre tête et laissez entrer la lumière

Au début du confinement, il y a quatre semaines, comme bon nombre de photographes, je me suis d’abord inquiété des annulations et reports de contrats. Mais très vite, alors que notre famille s’adaptait à cette situation sans précédent, j’ai réalisé que nous faisions partie des plus chanceux puisque nous vivions dans une maison confortable, avec un joli jardin, loin des régions les plus touchées. Pour ne rien gâcher, le printemps, avec ses longues journées ensoleillées, nous faisait enfin le plaisir de sa présence après un début d’année particulièrement pluvieux.

Après une période initiale consacrée aux tâches administratives en retard – e-mails aux clients, comptabilité, etc . – j’ai très vite éprouvé le besoin de reprendre mon appareil photo. Poussé par la recherche instinctive d’une forme d’expression artistique, j’ai porté mon regard sur les objets de notre quotidien, plutôt que de me concentrer sur les effets des nouvelles restrictions sur la vie familiale (en partie dû au fait que ma femme et ma fille sont peu enclins à être les sujets de mon objectif ).

Au fil de ces journées d’isolement, j’ai progressivement pris conscience de la façon dont la lumière, suivant l’heure, transformait toutes ces choses qui nous entourent en objets de beauté. Ce ralentissement forcé m’a permis de vider mon esprit et d’aiguiser mon sens de la perception. Au sens propre comme au figuré, je voyais les choses sous une lumière neuve.

Un photographe caché quelque part au fond de mon subconscient, André Kertész, a peut-être joué un rôle dans cette nouvelle quête créative. Je me souviens d’un recueil de ses travaux, seul ouvrage photographique que nous avions à la maison quand j’étais petit, bien avant que je ne commence à m’intéresser à la photographie. Sa vision poétique était vraiment unique. Au siècle dernier, il pratiquait déjà l’art de la photographie du monde extérieur comme s’il s’était agi d’un espace intérieur, souvent dans les limites de son propre appartement (notamment pendant son séjour aux États-Unis). Prise de vues d’une fenêtre, perspectives aériennes, jeux de lumière et d’ombre… Tous ces éléments étaient essentiels à sa forme d’expression.

La semaine dernière, j’ai pris une photo depuis le palier du premier étage de notre maison et je l’ai publiée sur les réseaux sociaux.

Je n’irai pas jusqu’à dire qu’elle est devenue virale (excusez le jeu de mots), mais j’ai tout de même été agréablement surpris par le nombre de réactions positives qu’elle a suscitées. J’étais évidemment moi-même content de ce cliché ; quelque chose avait capté mon attention et m’avait fait sortir l’appareil photo de son étui. Pourtant, j’ai du mal à mettre le doigt sur ce qui m’a donné l’envie de prendre la photo à cet instant précis ; je suis passé des milliers de fois à cet endroit depuis la dizaine d’années que j’habite ici, sans jamais prendre la peine de m’arrêter pour prendre une photo. Ma seule explication, c’est que la situation actuelle m’a réappris que la magie de la photographie ne réside pas dans un jeu de miroir aux alouettes (même avec ce cadre particulier !), mais dans notre capacité à voir les choses avec un regard neuf, sans préconceptions, et avec l’esprit ouvert.

Alors que je parle de regard neuf, je ne peux nier l’influence de précurseurs comme Kertész. Les lignes graphiques des bords du miroir et la courbe de l’escalier ne sont pas sans rappeler la perspective qu’il avait choisie pour photographier l’atelier de Mondrian en 1926 : « Je me suis rendu à son atelier et j’ai instinctivement voulu capturer l’esprit de ses peintures dans mes photos. Il simplifiait, simplifiait, simplifiait. La symétrie de l’atelier m’a dicté la composition. »

© André Kertesz- Mondrian’s studio, Paris 1926

Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis content d’être confiné, mais j’estime avoir de la chance d’être en mesure de poursuivre une activité créative. On dit souvent que la fixation de limites et la restriction des champs d’action peuvent donner naissance à des travaux intéressants et originaux.

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Commentaires (3)

  1. admiratif de vos photos , le texte est aussi très encourageant …merci de ce partage , au plaisir de vous recroiser , et de revoir d’autres photos de vous , amitiés !!!

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