La photo de rue est-elle synonyme d’occupation solitaire ?

Déambuler dans l’environnement urbain avec l’espoir de créer du beau à partir de petits riens, en captant un moment visuel dont l’existence repose uniquement sur la singularité de notre regard à un instant précis, voilà une activité, pour la majorité des photographes de rue, qui peut souvent s’apparenter à une expérience d’éveil quasi-spirituel. Cartier-Bresson, lui-même influencé par la philosophie Zen et bouddhiste, a été le premier à exprimer le geste photographique en ces termes, définissant l’appareil comme instrument d’intuition et de spontanéité.

Left image © Dan Budnik, Paris 1961. Right image © René Burri, Havana 1963

En jargon moderne, nous nous référons à l’importance de vivre pleinement l’instant présent. Dans ces secondes là, notre capacité à percevoir se trouve poussée à son paroxysme. Elle se trouve animée par une sensation soudaine de symbiose totale avec notre environnement, laquelle nous permet d’ordonner le chaos de façon tout à fait intuitive et souvent jubilatoire.

Dès lors, ce processus créatif semble pratiquement inimaginable en compagnie d’autrui. Sinon, comment rester en alerte, sans se sentir déconcentré par l’autre ?

La photo de rue est-elle donc par essence une occupation solitaire ? Personnellement, c’est ce que je croyais encore il y a peu. Hormis le plaisir existentiel tiré d’une flânerie citadine, à mon propre rythme, je n’envisageais pas que ma créativité puisse s’exprimer dans d’autres circonstances qu’en solo avec mon appareil.

Pourtant, lorsque j’ai commencé à animer des workshops photo de rue, j’ai compris qu’il ne suffisait pas de laisser les participants faire leurs propres expériences, juste pourvus de mes encouragements pour affiner leur perception visuelle et suivre leur instinct. Mon rôle consistait aussi souvent à les accompagner, à donner des explications et concrètement, à leur montrer les méchanismes d’un shooting de rue – trouver le bon terrain – choisir son point de vue – attendre qu’un individu entre dans la scène et y travailler, etc.

Ainsi, j’ai commencé à concevoir la photo de rue avec une approche nouvelle et j’ai découvert le potentiel de photographier accompagné, prenant conscience que souvent les résultats se révélaient plutôt positifs. Dans une situation de groupe, je peux me sentir moins inhibé, plus à même de photographier des inconnus que si j’avais été seul.  En bande, on passe souvent  pour des ‘’doux accros ’’ aux prises avec la technicité du matos, alors qu’en solo, on peut me trouver l’air d’un type bizarre, à l’affût de sa victime. A plusieurs, cela peut également décupler ma détermination à saisir une image forte, sachant que j’ai à prouver ma capacité à pratiquer ce que je prêche.

L’image ci-dessous, prise sur mon workshop à Londres, fournit une illustration parfaite d’une situation dans laquelle le groupe a joué en ma faveur. Habituellement, je cherche à capter l’expression des personnes à leur insu. Dans ce cas cependant, l’échange du passant avec mes comparses, alors que simultanément il me faisait signe, a généré une image bien plus intéressante que si j’avais été seul.


J’ai eu envie de me rapprocher de la large communauté des photographes de rue pour avoir leur retour sur la prise de vue à plusieurs. La plupart m’a répondu avec des avis convergents mais pour certains, leur point de vue sur la question était plus nuancé. Matt Stuart confirme l’opinion générale qu’accompagné, on a tendance à se déconcentrer mais confesse quand même que parfois çà peut renforcer notre audace. L’image ci-après a été prise à New York lors d’un shooting avec Joel Meyerowitz et Gus Powell .

© Matt Stuart, New York. 2009

En toute honnêteté, j’ai été le seul à voir cette scène. L’ombre tombait à la perfection sur le visage du gars. Je n’ai pas hésité à lever mon appareil et à faire la photo, même si j’appréhendais quand même un peu qu’il soit de la police ! J’ai déclenché deux ou trois fois et je suis parti, il n’a rien dit ni réagi. S’il en avait été autrement, j’aurais juste pris mon plus bel accent de touriste British en espérant calmer le jeu! 

Blague à part, la sécurité constitue un sujet important pour tout photographe de rue, souvent, encore plus pour les femmes photographe, mais, comme le souligne Stan de Zoysa, pour les mecs aussi, ” il y a des quartiers (que je ne citerai pas) où il ne faut pas s’aventurer seul “

Pour Cédric Roux le risque de travailler avec un autre photographe, c’est d’être dans les pattes l’un de l’autre, car on a tendance à voir les mêmes choses, tandis que pour Polly Rusyn, çà peut avoir des avantages d’être accompagnée quand l’autre n’a pas d’appareil. ” Tous les ans, je retrouve ma meilleure copine. Elle ne fait pas de photos mais elle sait comment je fonctionne et elle est très cool. On se balade, on papote et je fais mes images. C’est la complice idéale car les gens ne s’attendent pas à ce que je les photographie au beau milieu d’une conversation. Çà fonctionne bien. Au début, j’avais mes doutes mais on a réussi .”

© Polly Rusyn

C’est également une des raisons invoquées par l’un des plus célèbres duos de la photo de rue. En effet, quand Walker Evans a demandé à son amie et jeune assistante Helen Levitt de l’accompagner dans ses ‘’Subway shoots’’ (1938-41), il avait anticipé que ses agissements seraient moins repérables s’il était accompagné. Quarante ans plus tard, Levitt est retournée à ce sujet et a produit cette fois-ci seule,  sa propre série d’images culte.

© Walker Evans, 1941.
© Helen Levitt, 1978

Si la collaboration Evans-Levitt pouvait faire figure de travail d’équipe associée sur un projet particulier, il existe aujourd’hui des collaborations dans la photo de rue, reposant sur des liens beaucoup plus étroits , comme l’amour ou la famille !

Parmi elles, celle formée par le couple australien Julia Coddington and Gerry Orkin. Julia, très active sur la scène internationale, soutient en autres les travaux des femmes photographe. Elle intervient fréquemment comme membre du jury dans de prestigieux festivals et leurs concours, tels que le Miami street. Gerry, quant à lui, possède une riche expérience dans la promotion et la coordination de projets documentaires, notamment en Australie. L’un et l’autre, organisent régulièrement des workshops, ensemble (ou séparément) et ils sont donc bien placés pour nous donner leurs commentaires sur les avantages et les inconvénients d’une séance de street en duo.

D’abord les vues de Julia sur la question :

“Gerry a tendance à se précipiter sur la scène . Je le surnomme le ‘’fonceur’’ ! Donc, bien sûr, il est toujours premier sur place et proclame que c’est pour lui. Alors, si je suis dans son chemin, il se met à râler. Avec le temps, j’ai appris à laisser tomber, je le laisse sur son terrain et je vais voir ailleurs. Quand deux photographes de rue se trouvent au même endroit et shoot la même scène, une rivalité est toujours possible. Au début, çà nous posait problème mais maintenant nous sommes plus matures et nous avons trouvé des stratégies pour moins nous taper mutuellement sur les nerfs. Et puis, nos styles respectifs ont évolué et assez souvent, on ne cherche plus à photographier les mêmes choses. Lorsqu’il arrive que tu te trouves dans une situation de malaise, par exemple la réaction agressive d’un sujet, c’est également rassurant de savoir que ton compagnon est à proximité. Ce sentiment de sécurité est tout sauf négligeable quand tu voyages ou que tu travailles dans des endroits mal famés pour les femmes… De plus, bien que çà ne soit pas directement lié au fait de sortir à deux pour nos prises de vue street, c’est aussi une aubaine de bosser en duo quand nous rentrons et que nous regardons ensemble nos images. En effet, on peut se demander mutuellement si l’image marche ou pas, on se balance des idées, on partage des livres photo et du matériel et plus globalement, on se tape des discutes sur la photo de rue.Pour finir, même s’il arrive que tu rentres grognon à la maison quand tu photographies avec ton compagnon, tu as évidemment aussi toujours la chance de pouvoir te rabibocher et de faire la paix !”

Et maintenant, le point de vue de Gerry !

” Je peux dire qu’avant de trouver une façon de fonctionner, au début, ce n’était pas du tout évident de faire de la photo ensemble. Aujourd’hui, quelques années plus tard, j’adore mes sorties street avec Julia. Bien qu’on soit intéressé par des sujets différents et qu’on ait chacun une façon distincte de voir les choses, occasionnellement, on peut encore se marcher un peu sur les pieds et apparaître par mégarde dans les images de l’autre. Çà, c’est quand l’un ne nous deux n’a pas fait gaffe ou qu’il était trop empressé ou encore parce qu’ utilisant différentes focales, nous sommes amener à travailler à des distances différentes. Comme Julia aime être plus proche de son sujet, c’est souvent elle qui rentre dans mon champ de vision. Quand on fait un shooting tous les deux, la distance parfaite entre nous, c’est les deux extrémités d’un pâté d’immeubles ou d’être éloignés d’une rue. Ceci dit, quand nous nous baladons ensemble, parfois on remarque tous les deux des trucs qui vont aussi intéresser l’autre . Et puis, chacun d’entre nous a aussi des images qu’on a pu réaliser parce que de temps en temps on se prévient mutuellement de trucs intéressants. Globalement, c’est génial de partager la même passion que sa compagne. Elle connaît par cœur les tenants et les aboutissants de cette activité plutôt étrange, on peut aller ensemble à la découverte de nouveaux territoires de chasse, je peux discuter avec elle des ambiances de lumière durant nos sorties street ou aussi d’échanges que j’ai eus avec des personnes intéressantes, etc ”

Dernier exemple mais pas des moindres, car aucun débat sur les collaborations entre photographes de rue, ne peut avoir lieu sans référence au travail iconoclaste et novateur des frères Bragdon. Nés aux Etats-Unis mais désormais installés à Édimbourg, Gavin et Gareth se sont forgés un nom avec la créativité de leurs images haute tension, gorgées de flash et quasi-hypnotiques.

© Gareth Bragdon

Gavin revient sur leur débuts en équipe.

“’Gareth et moi avons démarré dans la photo de rue à la même époque, alors on a toujours photographié ensemble’’. Nos shooting ne se déroulent pas toujours le même jour, n’ont pas nécessairement des sujets similaires et on peut utiliser des techniques différentes mais inévitablement et sans même nous en rendre compte, nous finissons toujours par partager nos idées, ce qui à bout du compte transparaît dans nos photos quand elles sont réunies. Par exemple, quand nous avons exposé une série d’images prises à Edimbourg, où nous résidons, nous avons dressé un portrait de la cité plus fort et plus complet que si nous l’avions présenté chacun individuellement. Pour ce qu’il en est de la compétition entre nous, il y a eu des périodes où l’un était en avance sur l’autre, surtout à nos débuts, et dans ces moments là, consciemment ou non, celui à la traîne se disait ‘’ bordel, faut que je rattrape ‘’. Je pense que lors d’un shooting sans Gareth, j’agis différemment de quand nous sommes ensemble. En solo, j’ai tendance à prendre un peu plus de recul, et même à m’éloigner des environnements typiquement associés à la photo de rue mais à deux, évidemment, notre flux d’énergie est plus fort. Je n’ai pas de préférence particulière pour l’un ou l’autre des cas de figure. Même si bien sûr beaucoup de points se recoupent dans notre style photographique, je pense que nos images diffèrent pas mal. De mon coté, je suis plus enclin à faire des photos expérimentales ou surréalistes. Gareth, lui est plus doué dans ses compositions, qui réunissent si parfaitement tous les éléments qu’on se sent comme aspirer dans l’image.”

Voici  quelques images issues de la pratique en duo des frères Bragdon. Pour chaque scénario, celles de Gareth figurent en premier .

D’après ma propre expérience et les réactions des photographes émérites, ci-dessus, je conclurais avec la pensée suivante : la pratique de la photo de rue ne doit pas se réduire à une activité de loup solitaire en quête de sa proie. Pareillement, il faut absolument prendre en compte le vaste spectre de la street photo, loin d’être limitée à l’activité de faire des images d’inconnus dans la rue. Beaucoup de photos géniales résultent de balades, soit avec des potes photographes ou non, mais aussi entourées de proches.L’essentiel pour réussir une image, c’est de trouver un équilibre entre conscience éveillée et présence détendue. Pour l’atteindre, point de formule magique.

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