La photographie de rue sans les personnages

Voilà deux ans, je me trouvais en reconnaissance dans la ville de Saint Malo accompagné d’un ami, également photographe de rue.  J’explorais la ville pour savoir si celle-ci était appropriée pour un workshop d’un week-end. C’était début janvier et l’endroit était loin de regorger de touristes comme en période estivale. En témoigne ma meilleure photo de cette journée : le portail d’un parking situé dans la partie intra-muros de la ville.

C’est la qualité de la lumière, les couleurs, et surtout les formes courbes et ombres allongées qui ont tout de suite attiré mon regard. J’ai alors cherché à mettre en valeur le dynamisme et le côté abstrait de cette scène.

J’étais satisfait du résultat mais je me demandais si cette image appartenait au genre de la photographie de rue. Mon ami était sceptique, mais en ce qui me concerne, la question ne se pose même pas.

Pourquoi la photographie de rue devrait-elle forcément faire figurer des gens ?

Quand j’ai démarré comme photographe à Londres, le genre même de Street Photography n’existait pas vraiment, ou du moins, il n’était pas reconnu comme une catégorie ou une communauté à part entière, comme c’est le cas aujourd’hui. J’arpentais les rues et j’y prenais des photos, rien de plus. De tout ce qui captait mon imagination émergeait un sujet propice. Je cherchais simplement à suivre les traces des grands noms de la photographies, cherchant comme eux à dévoiler l’inhabituel, voire l’irréel, dans l’environnement ordinaire de nos vies urbaines.

Ernst Haas, pionnier de la photographie d’art couleur, a un jour parfaitement résumé ce challenge : “Photographier des choses nouvelles ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est de voir ces mêmes choses avec un nouveau regard.”

© Ernst Haas

Voici un petit jeu visuel d’objets qui ressemblent à des visages.

Ma photo,ci-dessous, prise à Nantes, partage certaines similitudes avec cette image, même si les formes de personnages sont plus présentes dans la mienne. Malgré cela, de la même manière, le but a été de trouver le bon angle de vue et la bonne perspective pour que l’image fonctionne.

De manière générale, Haas cherchait moins à faire des effets visuels ingénieux qu’à magnifier la beauté de la lumière et des couleurs.Sa quête esthétique s’articulait souvent autour de l’utilisation des reflets et il excellait dans cet art.

© Ernst Haas
© Ernst Haas

Le reflet est un thème qui peut paraître plutôt commun, un motif photographique rabâché. C’est vrai qu’on a l’impression d’assister à un joli tour de cartes confondant pour le spectateur, mais qui finalement ne révèle pas grand-chose. Et pourtant, c’est la finesse du regard qui transforme le cliché en une image subtile où les objets du quotidien s’animent de manière intrigante.

Si Haas cherchait l’abstraction dans la ville par la couleur, Ray Metzker, lui, faisait de même en noir et blanc. Sa maîtrise du clair-obscur et sa perception des lignes géométriques façonneront ses photos emblématiques de villes, notamment de Chicago et Philadelphia. Sa couleur principale, c’était en effet le noir, un fond d’un noir intense d’où émergent des passants pour s’offrir à la lumière. Il possédait également le don de savoir représenter l’American experience sans personnage, jouant sur les ombres et la lumière, dévoilant ainsi les formes et textures propres au tissu urbain.

©Ray Metzker
© Ray Metzker

Je pensais très certainement au travail de Metzker quand j’ai pris cette photo à Athènes.

Bien d’autres aspects des paysages urbains fournissent matière au photographe. Vitrines, panneaux de signalisation et publicitaires, voitures, objets au rebut, voilà quelques-unes des sous-catégories largement inspiratrices depuis des lustres. Sophie Howard et Stephen McLaren ont consacré tout un chapitre à ce qu’ils ont appelé “La nature morte en photographie de rue” dans leur ouvrage fondateur “Street Photography Now”, publié en 2010.
Et puis, comme mentionné plus haut, l’inspiration peut se faire plus abstraite et provenir de motifs créés par la couleur, par des effets de lumière et de géométrie, etc. Personnellement, lorsque je bats le pavé en quête d’un sujet qui m’accrochera, visuellement et émotionnellement, c’est cette liberté et cette variété qui me poussent créativement.

Pour finir, quoi de mieux que cette photo d’une feuille “qui sourit” par Matt Stuart.

© Matt Stuart

S’agit-il de photographie de rue ? Mais oui, bien sûr. Difficile d’être plus proche de la rue, littéralement. C’est bien là une image, pleine d’humanité, universelle, qui témoigne pleinement de ce qui émane de la photographie de rue: purement et simplement d’un sens aigu de l’observation, peu importe le sujet traité.

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