Un emplacement de premier choix

Nous sommes souvent admiratifs du talent des photographes de rue qui parviennent à extraire un instant magique et spontané, semblant à la fois organisé et séduisant, de la masse chaotique des informations visuelles qui nous entourent. On pourrait croire qu’ils ont simplement eu de la chance.

© Peter Kool

En vérité, il n’en est rien. Si je ne peux m’exprimer au nom de la communauté entière de la Street Photo, après des années à peaufiner mon expérience dans ce domaine, je peux cependant affirmer que pour faire une bonne image, il ne suffit pas de sortir de chez soi et de flâner sans but en espérant tomber sur une scène formidable comportant des juxtapositions intéressantes. C’est une chose de se laisser porter, mais c’en est une autre de se préparer et d’anticiper.
Nous allons vers des emplacements qui nous semblent susceptibles de recéler un potentiel photographique. Dans le court-métrage de Nick Turpin sur la Street Photo, le photographe américain Gus Powell a très clairement exprimé l’approche consistant à dénicher un bon endroit.

© Gus Powell

“Vous commencez par les choses dont vous savez qu’elles ne vont pas changer et qui ont accroché votre regard la première fois que vous êtes passé par-là […] Vous commencez à comprendre le rythme de ce bout de territoire […] Vous devenez à la fois étudiant et directeur du théâtre piéton à cet endroit.”

Alors, qu’est-ce qui fait un bon emplacement ?

D’abord, le fond, l’arrière-plan. Il n’existe pas de définition ultime d’un bon arrière-plan, mais personnellement, je recherche souvent un fond relativement épuré, assez uniforme et si possible avec une couleur forte et une forme intéressante.

Lorsque je suis tombé sur ce mur peint en vert dans le quartier de Soho à Londres en 2017, j’ai su que je n’avais qu’à traîner dans le coin et attendre qu’une scène digne d’intérêt se présente. Un peu comme on place des silhouettes sur une toile vierge.

En retournant sur les lieux avec un groupe de workshop que j’animais, j’ai eu la bonne surprise de constater que ce fond vert était toujours intact.

Non loin de là, sur Oxford Street, un autre arrière-plan coloré a attiré mon attention – bleu, cette fois. La structure métallique, avec ses lignes verticales marquées, ajoute un élément graphique supplémentaire qui aide à composer le cadre.


Matt Stuart, , qui a fait d’Oxford Street son terrain de chasse personnel, a également choisi cet endroit pour capturer un moment récent de pur théâtre de rue.

© Matt Stuart

Une structure architecturale forte, bien définie, ainsi que la répétition des lignes et des formes, a aussi constitué l’inspiration ou au moins le point de départ de cette image plus fluide prise dans le quartier de Bank à Londres.

Un autre endroit qui m’attire souvent, cette fois à Nantes, est celui de l’escalier des « marches de la fierté » en centre-ville. Peint aux couleurs de la communauté LGBT, son arc-en-ciel chromatique est un facteur évident d’attraction, mais pas le seul ; j’apprécie particulièrement l’occasion qui y est donnée de créer des jeux géométriques à partir du mouvement des passants qui montent ou descendent les marches de ce passage, faisant de ce lieu un terrain fertile pour mon style de photo de rue.

Les points de vue privilégiés offrant des perspectives inhabituelles et originales peuvent aussi constituer d’excellents emplacements pour capter le flux de la vie urbaine d’une manière accrocheuse, plus insolite. Le centre commercial moderne en face de Saint Paul à Londres, avec ses vues plongeantes et ses nombreuses surfaces de verre, permet de créer des reflets intéressants et de jouer avec des motifs d’une façon plus abstraite que ce que l’on voit habituellement au niveau de la rue.

Il va également sans dire que bénéficier d’une bonne lumière est une aubaine pour tout photographe, de rue ou autre. Une fois que vous avez arpenté les rues d’une ville pendant de nombreux jours et au fil des différentes périodes de l’année, vous commencez à bien appréhender la manière dont la lumière tombe en divers endroits, et le moment où les conditions sont les plus optimales. Ainsi, à Nantes, j’ai peu à peu découvert la lumière incroyable qui illumine la rue Crébillon en fin d’après-midi, quand le soleil décline pile sur un axe est-ouest. La direction et l’intensité de cette lumière y créent des contrastes et des ombres remarquables, que j’ai voulu exploiter avec autant de créativité que possible.

Si un bon emplacement ne représente aucune garantie d’une photo de rue réussie, avec la capacité de repérer ce genre d’endroit et de savoir ensuite y travailler, vous aurez donc déjà accompli la moitié de l’ouvrage.

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Commentaires (2)

  1. Des conseils pertinents illustrés par des images de qualités: rien de tel pour faire envie de se lancer dans cet exercice difficile mais enrichissant de la photo de rue.

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